Douze Bassoutos à Paris

9-15 octobre 1917

Idée originale : Jean-François Faba ; recherches dans les archives : Jean-François Faba et Claire-Lise Lombard

Unique témoignage visuel de leur venue à Paris, ce cliché pris chez un photographe de la place Denfert-Rochereau.

Qui sont-ils ?

1. Eleazar Makhonofane -  2. James Mahlo  -  3. Jerry Leballo - 4. Thomas Mokhobo  - 5. Adam Mokahlane  - 6. Salomon Moetlo  - 7. Johanne Ntalanyane  - 8. Edwin N'Tlale  - 9. Alfred Seeke  - 10. Thabo Matete  - 11. Jacobo Moshabesha   - 12. Chadwich Mohapi.

Ils sont soldats de 1re classe, caporaux et sergent. Deux d'entre eux font fonction d'interprètes. Ce sont tous d'anciens élèves d'écoles missionnaires. Au Lesotho, ils sont maîtres d'école, maçon, rédacteur de journaux en langue sotho ou encore catéchistes. 

Ernest Mabille, dans son allocution à l'Oratoire du Louvre :
Après 53 jours de mer, d'une traversée pleine de périls, ils sont arrivés en France au plus gros de l'hiver, et de quel hiver !
Leur travail a d'abord consisté à décharger des fourgons de chemin de fer, et à charger du matériel de guerre des camions et des autobus, à une gare stratégique au-delà d'Albert, à 3 ou 4 km du front britannique. Ils ont ensuite pris la place de prisonniers allemands à un grand dépôt de munitions plus à l'arrière. Astreints à un travail incessant et de la première importance, ils n'ont rien laissé à désirer.

D'où viennent-ils ?

La conférence missionnaire du Lessouto, 1915

Le Lessouto, ou selon sa dénomination officielle de l'époque, le Basutoland, est en 1917 un territoire ayant le statut de protectorat de la Couronne britannique. Il est toutefois placé sous l’administration de la South African High Commission. Il dispose également d'un conseil de représentants du pouvoir traditionnel.

Depuis 1833, des missionnaires protestants originaires de France et de Suisse y sont présents, envoyés par la Société des missions évangéliques de Paris. En 1908, une délégation importante de représentants des Eglises protestantes françaises a fait le voyage depuis la France à l'occasion des célébrations du 75e Anniversaire de la Mission du Lessouto

Ernest Mabille à Jean Bianquis, lettre du 30 juillet :

Depuis la visite de Tsêkelo Moshesh en 1869, jamais un seul représentant du peuple des Bassoutos n'a été vu par les églises de France... Les chefs qui avaient traversé l'Océan pour les rencontrer avec le roi d'Angleterre n'ont pas été plus loin que Londres...

Ernest Mabille fait ici allusion à la visite à Londres de plusieurs chefs bassoutos en février 1909. Ils venaient plaider leur cause auprès du gouvernement britannique suite à la décision de ce dernier d'inclure le territoire du Lesotho dans l'Union sud africaine.
Londres 1909 chefs bassoutos devant le Parlement britannique

Convaincre la Société des missions

Jean Bianquis, directeur de la Société des missions














Jean Bianquis, directeur de la Société des missions

L'initiative de cette visite revient au lieutenant Ernest Mabille commandant la 13e compagnie au sein du 4e bataillon du South African Native Labour Corps (SANLC), arrivé en France dans le courant du mois de janvier 1917. Il en formule officiellement l'idée dans une lettre du 5 juillet 1917 adressée au directeur de la Société des missions, Jean Bianquis (ci-dessus - au centre -  cet échange de correspondances ).

Ernest Mabille est le fils des missionnaires Adolphe et Adèle Mabille. Il est né au Lesotho en 1861. Pasteur, il a lui-même été missionnaire au Lessouto de 1885 à 1894. A cette dernière date, il rejoint le Native Affairs Department à Johannesburg et devient agent recruteur pour les mines.

Négocier avec l'autorité britannique

Une réponse qui se fait attendre

Les autorités britanniques en la personne du Colonel Pritchard sont sollicitées dans un courrier de Jean Bianquis du 13 août. La réponse de Pritchard se fait attendre. Il écrit enfin à la Direction de la Société des missions en date du 3 octobre ! Ernest Mabille comme la Direction de la SMEP ont alors perdu tout espoir d'une réponse favorable. Il faut dire qu'une précédente demande, celle d'un poste d'aumônier pour les troupes bassoutos (avec pour candidat le missionnaire Dieterlen), leur a déjà été refusée.
A la fin de sa lettre du 5 juillet, Ernest Mabille souligne le caractère tout à fait exceptionnel que revêtirait une telle visite. Les troupes du SANLC sont autorisées à sortir des camps prévus pour elles exclusivement afin d'accomplir les travaux auxquels elles ont été affectées. Les autorités sud-africaines ont exigé du War Office britannique qu'il mette tout en oeuvre pour que soient respectés les principes de ségrégation raciale qui prévalent dans l'Union. Ernest Mabille éprouvera le besoin de justifier l'application de tels principes devant un auditoire français.

Ernest Mabille, dans son allocution à l'Oratoire du Louvre :
Pour soustraire ces enfants de la nature, éminemment influençables, au contact de certains Européens, et pour les mettre à l'abri de grandes tentations, il a fallu les enclore dans des camps entourés de fer barbelé, restreindre leur liberté, autant dans leur intérêt que dans celui de la population civile. Ces précautions répondaient au voeu formellement exprimé par le Gouvernement de l'Union de l'Afrique du Sud. Sans doute, le fait d'être ainsi parqués a été un sujet de grand et constant mécontentement, bien que, comme vous le savez, nos noirs soient habitués à être ainsi enfermés aux mines d'or et de diamants.
Ernest Mabille à Jean Bianquis, lettre du 30 juillet 1917 :

Ils sont très déçus à la pensée qu'ils quitteront la France sans avoir vu Paris, la grande ville.