Article : Le caporal Joseph Ranaivo par Bernard Moziman - page 2

L’opinion malgache face aux Allemands avant le début des hostilités

            Une lettre d’Aimée Ranaivo, datée du 16 octobre 1915, fait état de l’opinion des Malgaches – et surtout des jeunes – et de leur crainte devant une éventuelle domination allemande sur leur pays ; crainte entretenue par les Allemands eux-mêmes, surtout auprès de la jeunesse malgache, allant jusqu’à revirer leurs esprits :

            «  Combien ils [les jeunes esprits frivoles] craignaient la domination allemande à Madagascar, si la victoire venait à être au peuple germanique. Peu de temps avant les hostilités, ils étaient encore gonflés, et je dirai, pourris même des flatteries et des promesses des allemands à Tananarive. La compagnie O’Swald a été très écoutée. Ils ne se cachaient pas d’être des officiers espions, et ils ne se retenaient jamais de dire aux clients qui retiraient des marchandises chez eux que tôt ou tard la guerre éclatera, leurs ennemis seront écrasés sous leurs armes et ils viendront gouverner Madagascar, et ils se souviendront de ceux qui se sont attachés à eux avant la guerre, et que sais-je encore ? C’est…une audace sans pareille au monde. Bien de têtes en ont été tout à fait revirées, mais à présent ils doivent s’apercevoir que les Allemands ont été très maladroits.

            « Quel pays n’ont-ils pas dominé avant la guerre ? Ils poussaient la pointe partout, et introduisaient leur camelote sans la moindre opposition. Ils dévalisaient toutes les bourses, mais à présent au lieu de tout gagner ils perdent tout.

            « Avant, on avait même une considération exagérée pour eux. Les fêtes, les soirées, les sociétés, les cercles, les bals, les réunions sportives, où le « boche » ne figurait pas, passaient pour ordinaires, médiocres, pièces coco, ratés, etc. Ils ont perdu tout cela. »

            C’était avant la guerre. Dès le début des hostilités, l’opinion changea et les Allemands étaient perçus autrement :

            « Les journaux de France et les manifestations patriotiques apprennent au Malgache, combien le Français vaut plus que l’Allemand, et combien l’allemand se hasarde dans les plus grandes platitudes pour tromper les gens. Le Malgache le sait maintenant, et il aime sa France, et au-dessus de tout. »

            Une lettre de Ravelojaona, datée du 10 octobre 1915, souligne l’importance de la lecture de divers journaux – notamment « L’Illustration » ou le « Le Monde illustré » - qui rendent compte de la Guerre :

            « Je viens vous remercier infiniment de la peine que vous avez dû prendre pour faire ces abonnements divers. Je peux vous assurer que ces journaux rendent beaucoup de services ; et même il n’est ni déplacé ni exagéré de dire que leur lecture inculque dans le cerveau de nos jeunes gens des idées et saines et justes sur le magnifique rôle de la France dans cette formidable guerre. »

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            Le départ des tirailleurs malgaches pour Marseille

            Mais « Tananarive embellit de sentiments depuis la guerre. Les jeunes esprits frivoles… se sentent mieux dépendre de leur France. » Et toujours dans cette même lettre du 16 octobre 1915, Aimée Ranaivo décrit le départ de sept cents tirailleurs malgaches pour Marseille, dans une ambiance festive et patriotique :

            « Si vous pouviez voir les manifestations à Tananarive. C’est d’un sentiment si grand et que tous les malgaches ont en commun, que cela fait plaisir.

            Je vous raconterai le premier départ des tirailleurs malgaches, le courrier passé. C’était simplement émouvant. Jamais je n’ai vécu un meilleur instant.

            Il en est parti 700. C’est un calcul infime n’est-ce pas, mais puisqu’on essaie seulement, laissons le temps venir. Chaque chose à son temps et sa valeur d’ailleurs, vous le savez aussi bien que moi, sinon mieux. Sous peu partiront encore quelques centaines ou peut-être quelques milles.

            Leur départ de Tananarive était magnifique : musique militaire toute la journée, et des fleurs et de confettis. Défilé des partants à 9h 30 puis vin d’honneur à la résidence immédiatement après. Ce départ a commencé à nous faire réaliser un peu, ce qu’endurent les femmes. Que voulez-vous, cher Monsieur, on est si loin du grand drame. Malgré les câblogrammes régulièrement reçus, les illustrations et tous les récits de guerre, on est encore dans la faiblesse de penser, même sans le vouloir, que tout cela n’est qu’exagération. Pour moi personnellement et pour toute ma famille, ce sentiment n’existe pas, mais pour la masse des malgaches, c’est exact. Pour certains européens même cela existe ; les ignorants et les optimistes exagérés.

            Comme il s’est créé une « Croix-Rouge de Madagascar » à Tananarive depuis quelques mois, et que Maman et moi en sommes membres, dont la présidente est madame la Générale Gantheron, nous avons fait notre geste à ce départ des tirailleurs. Nous avons confectionné des mouchoirs. Nous en avons fait plusieurs paquets de deux mouchoirs attachés par un ruban tricolore, puis le soir à la tombée du soleil nous nous sommes rendues à la grande gare, avec nos brassards de la croix rouge au bras. Moi, j’ai fait la distribution des mouchoirs avec la Générale. J’étais entièrement habillée de blanc, et coiffée d’un bonnet belge en velours noir avec la cocarde tricolore. Des fleurs étaient distribuées avec les mouchoirs, ainsi que des vœux très chaleureux et sympathiques. Nos tirailleurs étaient tous de beaux gaillards, et ils étaient tous très joyeux d’aller remplir leur tâche, très dure peut-être, mais par contre honorable.

            Une fois tous logés dans leurs wagons, les mouchoirs flottant au vent, le sourire aux lèvres, ils criaient à l’unisson : « Vive la France ». La foule se tut, sans qu’on sache pourquoi et tout d’un coup « La Marseillaise » retentit sur le quai. De grosses larmes tombèrent des yeux des mères, des épouses et des enfants, en même temps qu’un sourire d’espoir leur ouvrait un nouvel et glorieux horizon. Le clairon sonna un peu plus tard sa marche guerrière et le train s’ébranla aussitôt. Ces braves tirailleurs disparaissaient, laissant un trop brillant reflet de leurs yeux dont le souvenir restera gravé aux cœurs de ceux qui les accompagnaient, et le dernier mot qu’on entendait de leur bouche était encore : « Vive la France ». »

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            Joseph Ranaivo à Hyères et son départ au front

            Arrivé à Marseille et après être passé par Toulon, Joseph Ranaivo est affecté à Hyères. Dans une lettre écrite le 29 juillet 1915, il écrit :

            « Il y aura bientôt un mois que je suis sur cette belle terre de France, j’en suis tout simplement ravi : à tout moment je trouve quelque chose de nouveau et plus je reste ici plus je m’y intéresse ; au début de mon arrivée j’avais vu tellement de changements et de belles choses à Marseille et à Toulon et puis dans cette coquette petite ville d’Hyères que j’avais peine à croire à mes yeux.

            Je me sens très bien ici et je pense m’acclimater vite, je souffre même un peu de la chaleur car, si vous vous rappelez, à Tananarive il fait assez froid.

            Je suis à présent instructeur pratique et théorique ici, j’apprends à lire et à écrire aux illettrés, m’y intéresse beaucoup, mais mon plus grand désir est d’aller sur le front recevoir un peu le baptême du feu et combattre, comme vous le dites si bien, pour la justice et pour la liberté des nations, j’espère que Dieu m’accordera cette satisfaction et m’aidera à accomplir tout mon devoir.

            Je vous remercie bien de m’avoir donné l’adresse de Monsieur Vernier, j’ai toujours demandé à tous les camarades s’il n’y avait pas un temple en ville ou tout au moins un aumônier  protestant à la caserne mais jusqu’à présent personne n’a pu me renseigner, aussi jugez quelle fut ma joie lorsqu’en lisant votre lettre j’ai appris qu’il y avait un pasteur ici, le soir même de l’arrivée de votre lettre je me suis rendu chez lui, mais il était absent… »

            Arrivé à Marseille au début de juillet 1915, Joseph Ranaivo est affecté au dépôt de Hyères comme instructeur et apprend à lire et à écrire aux illettrés. Tout ce qu’il voit entre Marseille, Toulon et Hyères est nouveau pour lui et le ravit. Il se soucie de trouver un temple, un pasteur ou un aumônier. Mais tout cela ne lui fait pas oublier la principale raison pour laquelle il est en France : aller au front.

            Une lettre de son père, le docteur Charles Ranaivo, datée du 5 octobre 1915 confirme ce qu’a écrit Joseph Ranaivo et donne des renseignements complémentaires :

            « … [notre fils] nous écrit que par votre recommandation il a fait la connaissance de Madame B. Escande d’Hyères.

            Malgré le courage qu’il a toujours montré, il lui est arrivé parfois de se sentir trop seul, car la société des créoles, avec lesquels il est obligé de vivre, ne l’enthousiasme pas ; et la connaissance de Madame Escande est venue le moment opportun pour lui faire jouir d’avantage les charmes de l’endroit enchanteur où il tient garnison. Il nous écrit que la sollicitude toute maternelle de Madame Escande lui fait presque oublier qu’il est venu en France pour se battre – il se croirait volontiers venu pour faire son service en temps de paix, tellement elle est si gentille pour lui. Par l’intermédiaire de Mr le  Pasteur Vernier d’Hyères, il a fait aussi la connaissance de Madame Foëx qui a bien voulu lui écrire pour l’inviter chez elle. Il y a déjà été plusieurs fois et a beaucoup joui de ses visites – tout le monde le gâte et lui fait fête chaque fois qu’il y va. »

            Au dépôt d’Hyères, Joseph Ranaivo se retrouve au milieu des créoles ; il n’apprécie pas beaucoup leur compagnie. Faut-il voir là l’exemple d’un soldat malgache se retrouvant au milieu des soldats d’une autre nationalité et avec lesquels il ne trouve aucune affinité ? Problèmes de la langue, de la culture et du comportement ? On dit aussi que les malgaches éprouvaient un certain racisme envers les créoles. La Guerre sera l’occasion pour ces soldats de diverses nationalités (Africains de divers pays, Malgaches, Antillais et ceux du Pacifique) de se confronter. Joseph Ranaivo se retrouve un peu seul. Cependant la compagnie de Mmes Escande et Foex  rend son séjour idyllique.

            Mais la guerre est toujours là. Le Dr Charles Ranaivo poursuit :

            « Dans sa dernière lettre, notre fils nous dit que dans un mois ils seraient tous envoyés sur le front, mais il ne pouvait attendre et avait fait une demande pour partir au plus tôt. Il espérait partir la semaine d’après, dans les premiers jours de septembre et nous pensons que maintenant il est au front – probablement aux Dardanelles. Sa dernière lettre nous a intrigués un peu, car elle n’était pas terminée et nous a été adressée par une personne étrangère. Donc il est parti. Il craignait de ne pas prendre une part active dans cette guerre, il nous a fait quelques recommandations dans le cas où il ne nous reviendrait plus et nous a assurés de toute son affection et de toute sa confiance en Dieu. Pour terminer il recommande à sa mère de ne pas s’attrister, mais au contraire d’être fière que son fils aime à s’offrir pour défendre l’honneur de la patrie et pour les bienfaits de ses compatriotes malgaches ! Il nous fait honneur et nous fait bien plaisir. »

            Le Dr Charles Ranaivo supposait son fils envoyé aux Dardanelles, mais son beau-frère, Guy Parson, situe Joseph Ranaivo en Champagne :

            « Joseph Ranaivo est toujours en Champagne (34eColonial, 20e Compagnie, secteur postal n° 148). J’ai reçu il y a 3 jours une lettre de lui. Il a été un peu souffrant ces derniers jours mais va actuellement mieux et se repose dans un village non loin de sa ligne. » (Guy Parson, 12 décembre 1915).

            Sa sœur confirme :

 « Du cher nôtre, les dernières nouvelles ont été excellentes. Il est en Champagne, a reçu quelques balles déjà mais heureusement pas eu de blessure. » (Aimée Ranaivo, 13 décembre 1915.)