Un certain Nguyễn Ái Quốc

dialogue d'un futur leader nationaliste avec un pasteur protestant

Le sous-fonds Indochine comporte une lettre adressée à Ulysse Soulier par un certain Nguyen Ai Quoc (Nguyen signifie le patriote), étudiant annamite résidant alors à Paris. Celui-ci sera plus tard connu sous le nom de Hô Chi Minh (le puits de lumière).
Nguyen Ai Quôc est à Paris depuis 1911. Il adhère à la SFIO en 1919 et au parti communiste en 1920.

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Photo de Nguyễn Ái Quốc, Paris, 1920

Il est matériellement impossible pour un homme ou une société de remplir deux missions opposées en même temps ; l'une la plus belle, la plus noble : celle d'Evangélisme [évangéliser], d'apprendre aux hommes à aimer leur Dieu et leur prochain ; l'autre à "mettre en castes" un groupe d'hommes et les encourager à nier leur propre patrie, ou tout au moins à leur faire aimer une autre que la leur. 

Nguyễn Ái Quốc,

futur

Hô Chi Minh :


Extraits de la Lettre de Nguyễn Ái Quốc adressée à Ulysse Soulier,

Paris, 28 septembre 1921

Mr le capitaine Monet dit que "les chrétiens français doivent comprendre que le peuple annamite soit [vit] opprimé moralement et il souffre de cette oppression. Cette révélation est tout à fait exacte, mais non complète parce que le peuple annamite est aussi opprimé matériellement, socialement et politiquement que moralement. On ne peut faire de lui un bon chrétien en ne soulageant qu'une part de sa souffrance, comme on ne peut rendre un homme bien portant qu'en ne guérissant qu'une partie de ses maux ; on risque au contraire de faire du malheureux un paralitique (sic). Je suppose que les bienfaits moraux et matériels doivent marcher parallèlement, parce que les uns ne peuvent s'accomplir sans les autres. Et nous qui luttons pour la vérité, pourquoi ne dirions-nous pas toute la vérité ?

[...] Il est matériellement impossible pour un homme ou une société de remplir deux missions opposées en même temps ; l'une la plus belle, la plus noble : celle d'Evangélisme [évangéliser], d'apprendre aux homme à aimer leur Dieu et leur prochain ; l'autre à "mettre en castes" un groupe d'hommes et les encourager à nier leur propre patrie, ou tout au moins à leur faire aimer une autre que la leur.

Etudiants ou paysans illettrés, annamites ils sont, annamites ils doivent le rester. Etre bons annamites, n'empêche pas d'être bons chrétiens. Au contraire. N'est-ce pas que le seul homme reconnu par le Dieu c'est l'homme libre ; la seule patrie que nous devons reconnaître c'est l'Humanité ? Ceux qui restent les moutons dociles des maîtres du jour ne seront point dignes du Berger Eternel, par conséquent, si vous voulez trouver un vrai chrétien en Indochine, cherchez le bon Indochinois, mais pas ailleurs.

[...] je sais très bien ce que les missions catholiques ont fait en Indochine et ce que les missions protestantes ont fait pour notre voisine, la Corée, pour ne pas souhaiter de tout mon coeur que vous réussissiez à propager rapidement la religion reformée [sic] dans mon pays. Mais pour changer le moral d'un peuple, surtout du peuple qui a des moeurs, des traditions et une sensibilité formées par des milliers d'années d'histoire, il faut tout d'abord pénétrer sa mentalité.

La Tribune annamite est un journal indépendant et progressiste publié à Paris. Il paraîtra d'avril à septembre 1921. Il  n'est pas vendu en kiosque mais seulement par abonnements.


Son fondateur et directeur en est Alfred-Ernest Babut, un journaliste français, militant de la Ligue des droits de l'homme et socialiste internationaliste, qui côtoie Nguyễn Ái Quốc.


Il bénéficie de l'appui d'un riche Vietnamien de Saïgon, Nguyen Phu khai.

A propos de la Lettre de Nguyễn Ái Quốc adressée au pasteur Ulysse Soulier

Même si elle est adressée au pasteur Soulier, cette lettre datée du 8 septembre 1921 semble surtout venir en réponse aux propos de Paul Monet figurant dans L’appel de l’Indochine Française, pour le Christ - par la France -  en Indochine, une brochure d’une cinquantaine de pages (illustrée de cartes et photos) qu’il a publié, avec Soulier, en 1920. La brochure vise à argumenter auprès des groupes de soutien sur la nécessité d’une mission en Indochine. Paul Monet y donne sa vision du terrain et des personnes à évangéliser.
La lettre s'ouvre par un propos qui peut passer, de prime abord, pour un encouragement sans restriction : « J’ai lu attentivement votre appel. Vos projets sont des plus louables et je suis sûr qu’ils seront approuvés et encouragés par tous les hommes de cœur ».  Il poursuit : « Cependant je voudrais attirer votre attention sur quelques points de l’appel qui semble aller à l’encontre de l’idéal fondamentale de votre œuvre parce qu’ils peuvent provoque un conflit de sentiments de ceux pour qui la mission que vous entreprenez est destinée ».

Les objections de Nguyễn Ái Quốc au projet missionnaire présenté dans la brochure publiée en 1920 par Soulier et Monet : L’appel de l’Indochine Française, pour le Christ - par la France -  en Indochine
 
Pour Nguyễn Ái Quốc, il faut supprimer l’adjectif « française » accolé au nom Indochine.
Il dit se placer, ce faisant, du point de vue même du projet missionnaire qui se veut une œuvre d’affranchissement et d’émancipation. N’y-a-t-il pas, en effet, une contradiction à inscrire la mission dans le projet d’oppression et d’assujettissement que constitue le colonialisme ? La mission doit, elle aussi, se libérer de l’entreprise coloniale si elle veut être à la hauteur de son projet. Il écrit « L’Indochine dominée ne peut être une Indochine vraiment chrétienne ». En 1965, Soulier, relisant cette lettre, écrit dans la marge : « Oh, comme la pensée de cet ami, lettré annamite, était juste ! Mais nos yeux de chrétiens français n’étaient pas encore suffisamment ouverts ».

Paul Monet présente le peuple annamite sous un jour négatif. Le mensonge et la dissimulation font partie de son caractère.
Nguyễn Ái Quốc refuse la généralisation du propos : le jugement porté est peut-être vrai de quelques personnes au sein du peuple indochinois, mais certainement pas de tout le peuple. C'est là un constat qui peut s'appliquer en réalité à l’ensemble des peuples de la terre ! Ce sont des défauts partagés. Et d’insister sur l’éducation des jeunes Annamites apprenant dès leur jeune âge des repères vertueux, en plus de l’amour filial.

Nguyễn Ái Quốc refuse l’amalgame entre le comportement social et la religion ou l’enseignement. Chaque civilisation développe sa propre compréhension du monde au travers d’éléments de type religieux ou philosophiques, le but, dit-il, étant d’atteindre la vérité. Chacun pense avoir raison dans sa démarche. Pour Nguyễn Ái Quốc,  cette recherche de la vérité passe, pour les Orientaux, par le bouddhisme et le confucianisme tandis que, pour les Occidentaux, elle passe par le Christ. Chacun recherche, dans son propre système, la Bonté. Il fait donc une addition :
Bouddhisme + confuciusme (sic) + christianisme= Bonté
Il propose non pas de séparer ou d’opposer ces différents principes mais au contraire d’en faire une synthèse et de les harmoniser.

Un dernier point soulevé par Nguyễn Ái Quốc porte sur une remarque de Paul Monet au sujet de l’oppression morale dans laquelle vivraient la nation et le peuple.
Il rejoint l'analyse de Monet, tout en la trouvant insuffisante. Pour lui, l’oppression est aussi sociale, économique et politique. On ne peut pas mener à bien la mission si l’on ne s’arrête qu’à l’oppression morale. L’être humain est un tout et la libération que prône le missionnaire doit atteindre tous les aspects de la vie.

Dans l'avant-dernier paragraphe de sa lettre, Nguyễn Ái Quốc résume sa pensée en deux phrases : « Etre bons annamites n’empêche pas d’être bons chrétiens. Au contraire n’est-ce pas que le seul homme reconnu par le Dieu (sic) c’est l’homme libre, la seule patrie que nous devons reconnaître c’est l’humanité ».

Le propos de Nguyễn Ái Quốc ne peut manquer d'intéresser une approche critique de la mission chrétienne quant aux rapports complexes entretenus par celle-ci, tout au long des siècles, avec la diversité des identités religieuses et des parcours historiques, des peuples comme des individus.